CV québécois : ce qu'un Français doit supprimer

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Vous postulez depuis Montréal avec le CV qui vous décrochait des entretiens à Lyon. Deux pages propres, une photo en haut à droite, la date de naissance sous le nom, et dans le bandeau de gauche la ligne que tout le monde met en France : « Célibataire, 34 ans, permis B, véhicule personnel ». Vous en êtes à une quarantaine d'envois, sans un entretien ni un courriel qui vous dise quoi changer.

Le silence a une explication, et elle n'a rien d'esthétique. Au Québec, ces lignes ne sont pas des maladresses de mise en page : elles déposent sur le bureau de la personne qui vous lit un risque juridique qu'elle n'a aucune raison d'accepter pour un dossier parmi tant d'autres. On écarte donc le CV au lieu de vous demander de le corriger.

Ce que la Charte interdit, et à qui

Le texte qui gouverne l'embauche au Québec est la Charte des droits et libertés de la personne, adoptée en 1975. Elle vise les employeurs de compétence provinciale, soit la grande majorité des entreprises et des organismes publics d'ici. Les employeurs de compétence fédérale (banques, télécommunications, transport interprovincial) relèvent de la Loi canadienne sur les droits de la personne, avec des principes très proches.

L'article 10 énumère les motifs de discrimination interdits : race, couleur, sexe, identité ou expression de genre, grossesse, orientation sexuelle, état civil, âge sauf dans la mesure prévue par la loi, religion, convictions politiques, langue, origine ethnique ou nationale, condition sociale, handicap ou utilisation d'un moyen pour pallier ce handicap. L'article 16 l'applique à l'embauche, à la formation, à la promotion et aux conditions de travail.

L'article 18.1 est le plus important, et c'est celui que les Français ignorent. Il interdit à un employeur de demander, dans un formulaire de demande d'emploi ou lors d'une entrevue, des renseignements portant sur ces motifs : votre âge, votre état civil, votre nationalité ou votre religion ne peuvent donc pas vous être réclamés avant l'embauche. La seule ouverture prévue vise les aptitudes réellement requises par l'emploi, au sens de l'article 20, et les programmes d'accès à l'égalité.

Voyez l'asymétrie. La Charte encadre ce que l'employeur peut demander, elle ne vous interdit rien : vous restez libre d'écrire ce que vous voulez sur votre propre CV. Le problème n'est jamais votre infraction, c'est ce que votre document fait au dossier de l'autre.

Pourquoi c'est le problème de l'employeur

Un gestionnaire ne peut pas décider de ne pas avoir vu votre photo. Dès que votre CV entre dans son dossier de recrutement, il détient la preuve écrite qu'il connaissait votre âge, votre situation familiale et votre apparence au moment de trancher, c'est-à-dire exactement ce que l'article 18.1 lui interdisait de réclamer.

Si une personne écartée dépose une plainte à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), c'est cette pièce qui sert de point de départ. Dans l'arrêt Bombardier de 2015, la Cour suprême du Canada a précisé la mécanique de la preuve sous la Charte québécoise : le plaignant doit établir une exclusion, fondée sur un motif interdit, qui compromet son droit à l'égalité. Le motif n'a pas à être la seule cause de la décision, il suffit qu'il en soit un facteur. Ensuite, c'est à l'employeur d'expliquer.

Expliquer, quand le dossier contient une photo, une date de naissance et la mention « mariée, deux enfants », coûte du temps, des honoraires et parfois une audience devant le Tribunal des droits de la personne, avec à la clé des dommages moraux et, en cas d'atteinte illicite et intentionnelle, des dommages punitifs. Improbable pour un CV donné, bien sûr. Mais un service de recrutement raisonne par volume : il élimine la source du risque plutôt que le risque.

Tip: La CDPDJ publie à l'intention des employeurs un guide sur les formulaires de demande d'emploi et les entrevues, qui passe en revue les questions permises et interdites. Lisez-le du point de vue du recruteur : vous verrez vite pourquoi certaines lignes de votre CV le font reculer.

Pourquoi on écarte au lieu de corriger

C'est la partie que les candidats français comprennent le plus mal. En France, un recruteur qui aime votre profil vous rappelle et demande une version à jour. Au Québec, sur un affichage qui croule déjà sous les candidatures conformes, personne n'engage un échange pour récupérer un dossier qui ne l'est pas.

Il y a une raison plus dure encore : le courriel qui vous expliquerait le problème serait lui-même une pièce compromettante. Un employeur qui vous écrit « renvoyez-nous votre CV sans la photo ni la date de naissance » vient de documenter qu'il a vu les deux. Le réflexe prudent est le silence, puis le classement.

S'ajoutent deux frictions concrètes. Des organisations pratiquent une présélection à l'aveugle, où les renseignements personnels sont retirés avant que le gestionnaire ne voie les dossiers : le vôtre demande alors un caviardage manuel que personne ne fera. Et les photos, cadres et colonnes décoratives des modèles français passent mal dans les systèmes de suivi des candidatures, ce qui abîme la lecture du texte.

Ce qui doit disparaître, ligne par ligne

Ce que vous écrivez à la place

Retirer ne suffit pas. Un bloc de coordonnées québécois est court et répond aux seules questions permises : peut-on vous joindre, pouvez-vous travailler ici, pouvez-vous faire le travail.

Sur les langues, une précision utile : la langue figure elle aussi parmi les motifs de l'article 10, mais la Charte de la langue française fait du français la langue normale du travail, et depuis sa révision de 2022 un employeur qui exige une autre langue doit justifier cette exigence dans son affichage. Vous n'avez donc pas à surjouer votre anglais quand le poste ne le demande pas.

L'autorisation de travail, la seule mention de statut qui a sa place

Un employeur ne peut pas vous demander votre nationalité, mais il doit vérifier que vous êtes légalement autorisé à travailler au Canada. La question permise est fermée : oui ou non. La question interdite est ouverte : d'où venez-vous, avec quel visa, jusqu'à quand.

Écrivez donc la réponse à la question permise, et rien de plus : « Citoyen canadien », « Résident permanent », ou « Permis de travail ouvert valide jusqu'en août 2027 ». Cette ligne lève le doute qui fait écarter des dossiers d'immigrants récents sans ajouter le moindre renseignement interdit. Si vous êtes encore en France et visez un employeur qui devra soutenir une demande, dites-le dans la lettre de présentation plutôt que de laisser l'incertitude flotter sur le CV.

Loi 25 : le deuxième dossier de risque

La Charte n'est pas la seule contrainte qui pèse sur le recruteur. Depuis la Loi 25, qui a modernisé la protection des renseignements personnels au Québec, une entreprise ne peut recueillir que les renseignements nécessaires à l'objet du dossier qu'elle constitue, et doit désigner un responsable de la protection des renseignements personnels. La Commission d'accès à l'information veille à ce régime.

En pratique : votre photo et votre date de naissance ne sont pas nécessaires à l'évaluation de votre candidature, et l'employeur qui les garde en banque détient des renseignements qu'il ne peut pas justifier. Deux régimes distincts, un même réflexe de tri.

Les formulaires d'auto-identification ne sont pas une contradiction

Vous rencontrerez, surtout dans le secteur public et les grandes organisations, un formulaire séparé qui vous demande si vous êtes une femme, une personne autochtone, une personne handicapée, ou membre d'une minorité visible ou ethnique. Beaucoup de candidats français y voient une contradiction et refusent de le remplir.

Ce n'est pas une contradiction, c'est l'exception prévue par le texte lui-même : l'article 18.1 réserve le cas des programmes d'accès à l'égalité. Le formulaire est distinct du CV, il est facultatif, et il n'est pas censé arriver entre les mains de la personne qui vous évalue. Ces renseignements se donnent dans le canal prévu pour eux, jamais dans le corps du CV.

« Mais ma photo est sur LinkedIn »

Objection légitime, et la réponse est nette. Une photo sur LinkedIn est publiée par vous, sur une plateforme que vous contrôlez, et un recruteur québécois ira la voir sans problème. Une photo dans un CV devient une pièce du dossier que l'employeur reçoit, archive et devra peut-être expliquer. Regarder un profil public et conserver un document ne sont pas la même chose.

Gardez donc une photo sobre et récente sur LinkedIn, et sortez-la du CV. Même logique pour l'âge : votre parcours laisse deviner votre expérience, personne ne l'ignore, mais deviner et détenir une date de naissance écrite ne se plaident pas pareil.

Tip: Réglez au passage trois réflexes français : on écrit ici une lettre de présentation et non une lettre de motivation, l'encadré « Objectif professionnel » au futur se remplace par un sommaire de trois lignes au présent, et les dates du type 12/03/2019 s'écrivent avec le mois en toutes lettres, l'ordre nord-américain étant différent.

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