Prétentions salariales en Suisse : quoi écrire, où
By Mustafa Tarabya, founder of CVBooster · Published · Updated
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L’annonce se termine par « Merci d’indiquer vos prétentions salariales ». Ou le formulaire en ligne affiche un champ numérique obligatoire, sans unité, et le bouton d’envoi reste gris tant qu’il est vide. Vous cherchez une formule qui n’engage à rien, du genre « à convenir ». Il n’en existe pas.
En Suisse, la question du salaire n’est pas un piège posé au candidat. C’est un critère de tri, traité au même niveau que la date d’entrée en fonction. Le recruteur a un budget validé et vérifie très tôt que vous entrez dedans. Ne pas répondre ne vous protège de rien : cela vous fait sortir du tri avant l’entretien, sans explication.
Ce que le recruteur fait réellement de votre chiffre
Deux choses, et une seule est celle que les candidats imaginent. La première est le contrôle budgétaire. La seconde est un calibrage de séniorité : un chiffre trop bas ne vous rend pas moins cher, il vous reclasse sur une fonction junior. Un ancrage trop bas fait donc plus de dégâts qu’un ancrage trop haut : une prétention un peu élevée provoque une contre-proposition, donc une conversation, une prétention trop basse provoque un silence. Et une fois écrit, le chiffre devient le plafond du processus.
La formule attendue : brut annuel, mensualités, fourchette
Une prétention exploitable en Suisse contient quatre informations. Aucune n’est facultative, et l’oubli de la troisième est la source de presque tous les malentendus.
- Le montant en francs suisses, jamais en euros, au format local avec l’apostrophe des milliers : CHF 105’000.
- Le brut annuel, pas le mensuel et surtout pas le net. C’est le salaire de référence pour tout poste fixe en Suisse.
- Le nombre de versements, dit explicitement : « sur 12 mois » ou « 13e salaire compris ». Sans cette mention, votre chiffre est ambigu.
- Une fourchette étroite, de l’ordre de 10 % d’amplitude. « Entre CHF 100’000 et CHF 110’000 » est crédible, « entre CHF 80’000 et CHF 120’000 » ne l’est pas.
Assemblé, cela donne une phrase sans ambiguïté : « Mes prétentions se situent entre CHF 100’000 et CHF 110’000 bruts par an, 13e salaire compris. » Rien à convertir, rien à interpréter : c’est exactement le but.
12 ou 13 mensualités : le malentendu qui vaut un mois de salaire
Contrairement à une croyance répandue chez les candidats étrangers, le 13e salaire n’est pas un droit légal en Suisse. Le Code des obligations ne l’impose nulle part : il découle du contrat individuel, d’une convention collective de travail (CCT) ou d’un usage d’entreprise. Certaines CCT le rendent obligatoire, notamment dans la construction, d’autres branches ne le pratiquent pas.
La conséquence est arithmétique. Annoncer « CHF 8’000 par mois » peut vouloir dire CHF 96’000 ou CHF 104’000 par an selon la convention de l’employeur. Un écart de CHF 8’000 sur une simple imprécision de vocabulaire, et l’interprétation par défaut du service RH sera la plus basse.
Deux détails valent d’être connus. Si vous entrez en fonction en cours d’année, le 13e salaire est versé prorata temporis. Et dans le travail temporaire, régi par la CCT Location de services, il est intégré au taux horaire sous forme d’un supplément de 8,33 %, à côté du supplément de vacances de 8,33 % pour quatre semaines ou 10,64 % pour cinq.
Tip: Ne comparez jamais deux offres sur le salaire mensuel. Ramenez tout au total annuel brut : un employeur qui verse 13 fois CHF 7’800 paie exactement autant qu’un employeur qui verse 12 fois CHF 8’450.
Le piège frontalier : ne convertissez pas votre salaire français
Le réflexe du candidat qui postule depuis Annemasse, Saint-Louis ou Pontarlier est de prendre son brut français, de le convertir en francs, d’ajouter une marge qui lui paraît généreuse, et d’écrire ce chiffre. L’ancre est fausse : les deux fiches de paie ne contiennent pas les mêmes lignes.
- L’assurance maladie n’est pas prélevée sur le salaire suisse. Les primes LAMal se paient individuellement, pour chaque membre du ménage. Un net plus élevé ne veut donc pas dire un reste à vivre proportionnel.
- Les cotisations du salarié sont plus légères : 5,3 % pour l’AVS, l’AI et l’APG, 1,1 % pour l’assurance chômage jusqu’à un plafond annuel, plus la part du 2e pilier (LPP) qui dépend de l’âge.
- L’employeur doit financer au moins autant que le salarié au 2e pilier. Deux offres au même brut peuvent donc valoir des milliers de francs d’écart selon le plan LPP.
- La fiscalité dépend du canton de travail : imposition à la source à Genève, imposition en France pour les cantons couverts par l’accord franco-suisse de 1983.
Un chiffre converti depuis la France arrive donc presque toujours sous le marché suisse. Le recruteur y lit une méconnaissance du marché local, et vous ne pourrez plus remonter sans paraître opportuniste.
Où trouver un chiffre défendable
Une prétention se construit sur des sources publiques, pas sur une impression. Voici celles qui tiennent devant un RH suisse, par ordre de solidité.
- Salarium, le calculateur de l’Office fédéral de la statistique, alimenté par l’Enquête suisse sur la structure des salaires. Gratuit, filtrable par branche, canton, fonction, âge et formation. La référence la moins contestable, citable par son nom.
- Le Lohnbuch Suisse, publié chaque année par l’Office de l’économie et du travail du canton de Zurich. En allemand, très détaillé par métier.
- La CCT de la branche : elle fixe souvent des salaires minimaux par catégorie de fonction et précise si le 13e salaire est dû.
- Les grilles publiques, si l’employeur est un canton, une commune, un hôpital public ou la Confédération. Genève publie son échelle des traitements avec ses classes de fonction et ses annuités, la Confédération ses classes de salaire selon l’ordonnance sur le personnel.
- Les calculateurs de jobup.ch, de jobs.ch et du syndicat Unia : utiles pour l’ordre de grandeur, moins solides car les échantillons sont déclaratifs.
Point souvent ignoré : la loi sur l’égalité impose aux entreprises d’au moins cent employés d’analyser l’égalité salariale, avec l’outil fédéral gratuit Logib. Les grands employeurs disposent donc d’une grille interne documentée, et demander s’il existe une fourchette définie pour la fonction est une question normale en entretien.
Les écarts cantonaux sont réels
La même fonction ne vaut pas le même montant à Zoug, à Zurich, à Genève, au Tessin ou dans le Jura. L’écart suffit à rendre inutilisable toute moyenne « suisse ». Dans Salarium, filtrez par canton du lieu de travail, jamais par pays.
Cinq cantons appliquent un salaire minimum cantonal : Neuchâtel, le Jura, le Tessin, Genève et Bâle-Ville. Celui de Genève, voté en 2020 et indexé chaque année, dépasse 24 francs de l’heure. Ces planchers ne concernent pas un poste de cadre, mais ils servent de repère quand une offre à temps partiel vous paraît basse. Notez aussi qu’un montant plus élevé n’est pas automatiquement une meilleure offre : les loyers genevois et zurichois et les primes maladie, très variables d’un canton à l’autre, absorbent une partie de l’écart.
Où écrire le chiffre dans le dossier
La lettre de motivation d’abord : c’est là que la mention est attendue quand l’annonce la demande. Une seule phrase, dans le dernier paragraphe, jamais en ouverture. Placée plus haut, elle transforme la candidature en négociation avant que le recruteur ait lu ce que vous savez faire.
Le formulaire en ligne ensuite. Beaucoup d’employeurs suisses recrutent via des outils comme Refline, Umantis ou Ostendis, qui imposent un champ strictement numérique, sans possibilité d’écrire « 13e compris ». Saisissez le brut annuel et rétablissez la convention ailleurs.
Le CV enfin : n’y mettez rien. Le CV suisse ne contient pas de prétention salariale, et un candidat qui en ajoute une signale qu’il n’a jamais vu de dossier local.
Tip: Si le champ n’accepte qu’un nombre, saisissez le bas de votre fourchette en brut annuel sur 13 mois et écrivez la fourchette complète dans la lettre. Un chiffre isolé sans convention est toujours interprété au plus bas.
Trois phrases prêtes à adapter
Profil confirmé : « Mes prétentions se situent entre CHF 118’000 et CHF 128’000 bruts par an, 13e salaire compris, et restent ouvertes selon le détail des prestations. » La dernière incise n’est pas de la politesse, elle ouvre la porte au 2e pilier, aux vacances et aux primes.
Premier poste en Suisse : « Sur la base des données Salarium pour cette fonction dans le canton de Vaud, je situe mes prétentions entre CHF 82’000 et CHF 90’000 bruts annuels sur 13 mois. » Citer la source déplace la discussion du ressenti vers la statistique.
Employeur public : « Le poste étant colloqué en classe 15, mes prétentions correspondent à la grille en vigueur, position en annuité à convenir selon la reconnaissance de mon expérience. » Ici, la vraie négociation porte sur le nombre d’annuités reconnues à l’entrée, et c’est cette phrase qui l’ouvre.
Quand l’annonce ne demande rien
Ne proposez pas le sujet spontanément : une lettre qui parle salaire alors que personne ne l’a demandé se lit mal. Préparez le chiffre quand même, parce qu’il arrive presque toujours au premier entretien téléphonique avec les RH. Répondez alors avec la même formule : brut annuel, mensualités, fourchette.
Si on vous demande votre salaire actuel, la question est courante en Suisse et rien ne vous oblige à y répondre. Une réponse brève tournée vers l’avenir suffit : « Mon poste actuel se situe sous le marché suisse pour cette fonction, mes prétentions sont de X à Y bruts annuels. » Ne mentez pas sur un montant vérifiable.
Ce qui se négocie autour du montant
Quand la base est plafonnée par une grille, plusieurs leviers restent ouverts et valent de l’argent réel : la cinquième semaine de vacances, sachant que le Code des obligations n’impose que quatre semaines dès 20 ans, une part patronale au 2e pilier supérieure au minimum légal, une participation aux primes d’assurance maladie, un abonnement général CFF, la formation continue, et les jours de télétravail.
Attention en revanche au bonus. Le droit suisse distingue la gratification, prévue par l’article 322d du Code des obligations et souvent laissée à la libre appréciation de l’employeur, du salaire variable contractuellement dû. Un bonus discrétionnaire ne compte pas dans votre total garanti : lisez la formulation exacte du contrat avant de croire qu’une offre à CHF 110’000 plus bonus vaut CHF 125’000.
Ce qu’il ne faut pas écrire
Quatre formulations à bannir. « À convenir » ou « négociable » : une non-réponse, que certains formulaires refusent. Un montant net : il dépend du canton, de l’état civil et du nombre d’enfants, donc il ne dit rien à un RH. Un montant en euros pour un poste suisse. Et une fourchette de CHF 40’000 d’amplitude, qui revient à laisser l’employeur choisir à votre place. Dernière incohérence fréquente : une lettre qui vous positionne comme responsable d’équipe et une prétention de poste d’exécution. Si le chiffre contredit le dossier, c’est lui qui gagne.
Checklist avant d’envoyer
- Chiffre en francs suisses, format CHF 105’000, jamais en euros.
- Brut annuel, jamais net, jamais mensuel seul.
- Nombre de mensualités écrit noir sur blanc : « sur 12 mois » ou « 13e salaire compris ».
- Fourchette d’environ 10 % d’amplitude, appuyée sur Salarium filtré par canton et par fonction.
- Phrase dans le dernier paragraphe de la lettre, rien dans le CV.
- Cohérence entre le niveau de poste revendiqué et le montant annoncé.
- Leviers non salariaux identifiés à l’avance : vacances, 2e pilier, primes maladie, transport, formation.
Une prétention bien écrite ne cherche pas le maximum dès la première ligne. Elle prouve que vous connaissez le marché et laisse la vraie négociation là où elle a lieu : après la deuxième rencontre, quand vous êtes devenu le candidat qu’ils veulent.
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